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Telerama – “Que cent pianistes asiatiques s’épanouissent”

14 June 2016

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Dans la galaxie pianistique, le centre de gravité de la virtuosité s’est déplacé vers l’Asie. A l’occasion du récital parisien de Yuja Wang, petite étude comparative des étoiles montantes qui nous viennent du Levant, dans le sillage de la comète Lang Lang.

Comme un écho au « made in China » qui a envahi l’économie marchande, une vague asiatique serait-elle en train de déferler sur le piano contemporain ? Un « péril jaune » des touches blanches et noires serait-il en train de tailler des croupières à une vieille garde occidentale qui, d’Anton Rubinstein à Hélène Grimaud, aurait trop longtemps monopolisé le clavier ? L’image est tentante, mais largement fantasmée. Depuis une dizaine d’années, des noms aux consonances chinoises ou coréennes ont, il est vrai, fleuri dans les programmes des récitals et des concours. Celui de Leeds, par exemple, l’un des plus prestigieux concours internationaux de piano, fait ainsi monter deux à trois Asiatiques sur les marches de son podium à chaque édition depuis 2003, alors qu’entre 1963 et 2000, on n’en comptait en moyenne qu’un tous les deux millésimes.

Ils sont les représentants d’une école qui privilégie la rigueur, la discipline et l’endurance dans l’apprentissage dès le plus jeune âge. Pour autant, parler d’une relève asiatique en coupe réglée serait aller vite en besogne. D’autant que la plupart de ces produits « made in Asia » poursuivent en général leur formation en Amérique ou en Europe. Et pour un géant démographique comme la Chine – où l’on recense, selon les sources, entre 20 et 50 millions de pianistes amateurs, rien d’étonnant si, de temps à autre, de gros poissons émergent du vivier. Coup de loupe sur les quatre plus talentueux du moment. Quatre musiciens à la virtuosité inouïe et incontestable, dont certains sont aussi devenus de vrais produits marketing formatés pour oreilles occidentales.

Lang Lang
Age : 33 ans
Nationalité : chinoise (vit aux Etats-Unis)

Premiers doigts sur le clavier. A 3 ans, il entre au conservatoire de sa ville, Shenyang, au nord-est de la Chine, puis quitte son pays natal à 15 ans pour affiner sa formation aux Etats-Unis.
Marque de fabrique. Indiscipliné, égocentré, bourré d’énergie, cheveux en pétard, il a tout de la rock star. En Chine, où il passe pour un demi-dieu, ses apparitions provoquent des scènes d’hystérie. Et son jeu est à l’image de sa personnalité : une mécanique surhumaine qui privilégie la vélocité, la force de frappe et le goût du spectaculaire. Au détriment, parfois, de la subtilité du toucher et de l’analyse du discours intérieur qui coule au fond de l’œuvre.
Terrain de jeu. Extensible à l’infini. Outre sa fréquentation du répertoire classique, il n’hésite pas à s’acoquiner avec des partenaires issus de banlieues musicales éloignées : Metallica, Herbie Hancock ou encore Jean Michel Jarre dans son dernier album (Electronica 1). Pour ce romantique punkoïde, la Sonate n°23 Appassionata du grand Ludwig doit être jouée « comme on pilote une F1 », où « il faut être très près du sol », avec une technique au plus près du clavier.
La fois où… Selon la geste « langlanguienne », le petit prodige aurait vécu sous la coupe d’un père tyrannique, lui-même musicien dans un orchestre militaire. Celui-ci lui aurait un jour tendu un flacon de médicaments en lui demandant de se suicider… ou de travailler son piano. Une pédagogie à quitte ou double qui a peut-être eu ses effets.
Touche marketing. Audi, Rolex, Montblanc, Adidas, Unicef, jeux Olympiques… tous les partenariats sont bons à prendre. A grands renforts de tweets et de pubs, l’enfant de Shenyang est devenu l’artiste classique le plus médiatisé de tous les temps. Et aussi le plus « bankable », avec des cachets à 60 000 euros.


Yundi Li

Age: 33 ans
Nationalité: Chinoise

Premiers doigts sur le clavier. il commence à 4 ans par l’accordéon, instrument avec lequel il remporte un premier prix lors d’une compétition pour enfants organisée à Chongqing, puis passe au piano à 7 ans.
Marque de fabrique. Il est à la fois l’antidote et le grand rival de Lang Lang. Plus profond, plus nuancé, d’une énergie plus maîtrisée que son extravagant compatriote du Nord, ce natif du Sichuan (Sud) passerait presque, en comparaison, pour un poète angélique et éthéré. Les Préludes qu’il a livrés en avril, à la Philharmonie de Paris, dénotaient toutefois une certaine sécheresse et une précipitation dans l’exécution, avec des audaces rythmiques et des ritardandos inopportuns qui débordaient parfois du lit naturel du rubato chopinien, et un jeu appuyé à la lisière de la saturation.
Terrain de jeu. Chopin forever. Le Chinois doit au Polonais la moitié de sa discographie (il a consacré 7 CD’s sur 14 à son idole), ainsi que son premier grand prix international (il a remporté en 2000 le redoutable concours Frédéric-Chopin de Varsovie, à l’âge de 18 ans).
La fois où… Le 31 décembre 2013, le « prince du piano » donne un récital pharaonique dans le Stade des Ouvriers de Pékin, au milieu d’un décor à 360° inspiré du système solaire. Ce fut l’apogée d’un Piano Dream China Tour qui l’a conduit dans 33 villes, et où les billets s’arrachaient en dix minutes.
Touche marketing. Dans un souci de branding, il abandonne le « Li » de son nom et devient, tout simplement, Yundi. Un Yundi qui, sur Weibo, le Twitter chinois, est suivi par 14 millions de followers.


Yuja Wang

Age: 29 ans
Nationalité: chinoise (vit aux Etats-Unis)

Premiers doigts sur le clavier. Formée, comme Lang Lang, au Curtis Institute de Philadelphie (Etats-Unis), cette Pékinoise, fille d’une danseuse et d’un percussionniste, a commencé le piano à 6 ans. Elle entre dans la cour des grands à 19 ans à la faveur d’une série de remplacements au doigt levé qui placent d’emblée la barre au plus haut : Radu Lupu (à Ottawa), puis Martha Argerich (Boston, 2007) et Murray Perahia (Paris, 2008).
Marque de fabrique. A une technicité sans faille, elle associe douceur et sensibilité, mais aussi transparence et humilité. Deux caractères que l’on retrouve dans son Concerto n°2 de Rachmaninov, œuvre où le piano doit savoir s’effacer derrière l’orchestre, jusqu’à lui servir d’accompagnement. Là où d’autres opteraient pour un lyrisme échevelé et extraverti, elle sait tout à fait doser son égo.
Terrain de jeu. Eclectique. La demoiselle arpente de ses mains espiègles un répertoire aussi bien soliste que chambriste ou concertant, qui court de Liszt à Ligeti, en passant par Brahms (en duo sur des sonates avec le prodigieux Leonidas Kavakos au violon), Ravel (sous la baguette de Bringuier l’an dernier) ou Stravinsky. « Elle a la curiosité de chercher des racines qui ne sont pas les siennes, témoigne André Furno, fondateur de Piano****, qui produit ses concerts à Paris. Elle ira par exemple écouter un Pollini ou un Rubinstein afin de connaître la tradition dont sont détenteurs ses illustres aînés. A la différence de Yundi ou Lang Lang, elle ne cherche pas à tirer la couverture à elle. »
La fois où… Sardaigne, été 2008. Claudio Abbado la découvre sur cet Everest pianistique qu’est la Sonate en si mineur de Liszt, dans une captation réalisée quelques jours plus tôt, au théâtre du Châtelet, à Paris. Et il s’enflamme : « Je n’ai jamais entendu cette sonate jouée avec une telle intensité, avec un arc tendu de bout en bout », rapporte André Furno. Il appelle illico le festival de Lucerne afin que la Chinoise y soit programmée à la place d’un certain… Lang Lang !
Touche marketing. Son Vol du Bourdon fait le buzz sur le YouTube. Dans la vidéo, vue 4,5 millions de fois, la pianiste tricote une adaptation de l’interlude de Rimsky-Korsakov dans un impressionnant nuage de doigts.


Sunwook Kim

Age : 28 ans
Nationalité : Sud-coréenne (vit en Angleterre)

Premiers doigts sur le clavier. Il débute le piano à 3 ans et donne son premier récital à Séoul à l’âge de 10 ans, après s’être essayé un temps au violon.
Marque de fabrique. Formé essentiellement en Corée, le jeune artiste au visage poupin est présenté comme un pur produit maison. Il se distingue par son jeu à la fois assuré et sans esbroufe, avec un contrôle parfait du clavier, un usage parcimonieux de la pédale, une frappe incisive mais néanmoins retenue et chantante, toute en dentelle, comme s’il picorait les notes. « Jouer du piano est pour moi comme m’habiller ou respirer, je le fais sans y penser », confiait-il en 2008 dans une interview au Korea Times.
Terrain de jeu. En 2012, il se lance dans une intégrale des 32 sonates de Beethoven, mais peut aussi se passionner pour ses contemporains, notamment lorsqu’il s’empare des concertos de sa compatriote coréenne, la compositrice Unsuk Chin (née en 1961).
La fois où… En 2006, à 18 ans, il remporte le concours international de piano de Leeds et devient le plus jeune gagnant de ce prix ultra prisé, mais aussi le premier lauréat asiatique. Une victoire qui marque le début de sa carrière en Europe.
Touche marketing. Moins bling-bling que Lang Lang, moins dandy que Yundi, Kim se la joue plutôt boy next door. A côté du piano, il avoue des plaisirs sains et simples : natation, calligraphie et taekwondo, où il excelle comme ceinture noire

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